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Broc par Newson, 2000

L’ART DE SERVIR

Par Justine Sebbag

Depuis que Paul Ricard, Marseillais et étudiant aux Beaux-Arts, a dessiné lui-même à 23 ans, en 1935, les contours arrondis du premier broc destiné à servir son pastis, la marque n’a jamais cessé de confier ses objets les plus quotidiens aux mains des créateurs les plus exigeants. 

Cuit par accident à une température trop élevée, le broc avait acquis cette teinte singulière de pain brûlé qui séduisit immédiatement son inventeur. L’erreur devint signature, et la signature devint icône. Plus de 550 000 exemplaires plus tard, posés sur toutes les terrasses de France, le broc Ricard a conquis le rang de personnage. C’est là que commence une longue histoire d’amour entre une boisson anisée et les grands noms du design contemporain.

LA CARAFE DES BARBARES

En 1994, Ricard fait appel à un duo qui n’a peur de rien : Élisabeth Garoust et Mattia Bonetti, surnommés les Nouveaux Barbares depuis qu’ils ont dynamité les codes du décor français en 1981 avec leur collection Barbare présentée chez Jansen, rue Royale – avant d’habiller les maisons de couture de Christian Lacroix et les intérieurs de la princesse Gloria von Thurn und Taxis. Pour Ricard, ces esthètes de l’excès s’assaigrissent sans se renier : ils conçoivent la carafe, le cendrier et la bouteille Troisième Millénaire. La carafe aux formes arrondies et aux soleils en relief évoque les terres d’origine de la marque, la Provence, son soleil et sa douceur de vivre. “Saisir la carafe, verser l’eau, toute la symbolique de la marque est dans ce geste”, résument les deux créateurs. Le cendrier, évoquant une toupie, est “un objet joyeux qui danse sur la table”. La bouteille, élancée aux courbes ondulantes, suggère la saveur intense de l’anis, puis la douceur nuancée de la réglisse. Trois objets qui font aujourd’hui partie des collections permanentes du Centre Pompidou.

LE VERRE DE L’ALCHIMISTE

Quatre ans plus tard, c’est Olivier Gagnère qui s’empare du verre. Designer singulier, passé par les ateliers de Memphis aux côtés d’Ettore Sottsass à Milan, il a aussi signé le mobilier du café Marly au Louvre. Son point de départ : cette transformation visible qui se produit quand on verse l’eau, le liquide se trouble, la couleur bascule. Le verre s’évase pour accompagner ce glissement, épouse le rituel plus qu’il ne le contient. Simple, présent sur toutes les terrasses, il sera quelques années plus tard remplacé par le modèle Soleil, depuis devenu objet de convoitise pour les collectionneurs.

LE BROC ORGANIQUE

En 2000, Ricard confie son broc à Marc Newson, alors âgé de 37 ans, déjà identifié comme l’un des grands noms du design contemporain. L’Australien, installé à Londres, dessine une vasque lumineuse aux courbes douces, d’un jaune éclatant. L’anse se détache du volume pour former un O allongé, comme une prolongation naturelle du geste de service. Le broc prend ainsi des allures de pièce fluide, presque vivante, fidèle à l’idée d’un long drink qu’on prépare autant qu’on présente. Le futur a changé de goût, mais le broc, lui, n’a rien perdu de son allure.

LA BULLE D’AIR

En 2007, Robert Stadler prolonge l’histoire avec Plein Air, un broc et un bac à glaçons réunis dans un coffret transparent aux angles adoucis. Le designer imagine un ensemble qui respire, comme suspendu dans une nuée de fraîcheur. Le broc, coiffé d’une peau translucide à grain givré, accentue l’impression de légèreté, le bac à glaçons reprend le jeu de la couleur qui se trouble au contact de l’eau. L’objet reste simple, mais il gagne en tension visuelle, comme si le rituel Ricard se mettait à flotter.

LA CARAFE DU PATRIMOINE

Au printemps 2017, Mathieu Lehanneur signe la nouvelle carafe, lui qui concevra sept ans plus tard la vasque des Jeux olympiques de Paris 2024, cette montgolfière suspendue au-dessus de la Seine. Mais ici, pas de geste spectaculaire : une silhouette tout en rondeur, fabriquée à Saint-Omer selon une tradition verrière de plus d’un siècle. Un objet qui n’a pas besoin de se justifier. “Elle a cette aisance naturelle de ceux qui passent du bistrot aux grandes tables en restant toujours eux-mêmes”, dit-il.

LE RETOUR DE 1935

Pour ses 90 ans, en 2022, Ricard fait le geste le plus simple : ressortir le moule original. Celui du broc dessiné par Paul Ricard lui-même en 1935, confié cette fois aux ateliers Revol, céramistes drômois depuis 250 ans. La réédition retrouve sa couleur pain brûlé, l’erreur de cuisson que Paul Ricard avait eu la sagesse de ne pas corriger. En parallèle, Ricard s’associe à Yorgo Tloupas, directeur artistique et expert du logotype, fondateur du studio Yorgo&Co, à qui l’on doit les identités visuelles de Cartier, Hermès, l’hôtel de Crillon ou Martell. Il habille un verre et une carafe de Born à Marseille en 1982, une typographie qui ramène Ricard à ses origines. Quatre-vingt-dix ans, et le petit jaune n’a pas pris une ride.