Vimala Pons n’a jamais choisi entre le cinéma et la scène, le corps et la pensée, l’humour ou la gravité. Actrice à part dans le paysage français, révélée par une famille de cinéastes qui aiment les silhouettes libres et récemment césarisée, elle poursuit aujourd’hui sa trajectoire avec La Vénus électrique et Sauvons les meubles. Rencontre avec une artiste étonnante, qui parle vite, rit beaucoup et échappe joyeusement aux cases.
CitizenK International : En recevant le César de la meilleure actrice dans un second rôle pour L’Attachement, tu t’es qualifiée comme une “résidence secondaire” du cinéma. Est-ce que tu as l’impression depuis, de devenir une “résidence principale” ?
Vimala Pons : Je n’ai pas l’impression de l’être, mais j’aimerais bien. Grâce à Catherine Cosme (la réalisatrice de Sauvons les meubles, ndlr), là, pour le coup, je suis le personnage principal, presque plus que principal puisque j’imite la réalisatrice, je rentre dans ses chaussures, je vis sa vie. Je donne la voix à une personne qui filme, dont on sait que c’est l’histoire, qui s’incarne à travers moi. Avec Catherine, c’est la première fois que j’arrive à me laisser aller avec quelqu’un et à quitter cette espèce d’agitation sympathique que j’ai.
Est-ce que le fait de t’abandonner complètement à un personnage, surtout quand il est inspiré de la réalisatrice elle-même, peut aussi te libérer de toi ?
C’est clair qu’il ne fallait pas céder à la tentation de l’imitation. Le plus dur, c’était d’arriver à éteindre des parties de moi. Mais ça ne veut pas dire s’éteindre : plutôt redescendre le curseur de l’énergie à un autre endroit. Il fallait mettre comme un dimmer. Isabelle Huppert considère que “le jeu, c’est par la sous- traction et pas par l’addition”. Moi, je pense que je fais l’inverse. Pourtant, j’aimerais bien soustraire, et je pense que c’est la première fois que j’y parviens. Les résidences principales sont en général sur un rythme cardiaque égal, stable, plus pastel. Alors que les maisons se- condaires, c’est une course sinusoïdale très forte, ce sont les couleurs vives. Jusque-là, j’adorais ça, les maisons se- condaires. Ça me permettait aussi de faire mon travail de metteuse en scène, parce que ce ne sont pas les mêmes lon- gueurs de tournage, ni les mêmes investissements dans les films.
Est-ce plus excitant aujourd’hui pour toi de jouer des rôles plus calmes, plus silencieux ?
Exactement. Avant, ça m’ennuyait. Je ne comprenais pas et je m’éteignais. Je n’arrivais pas à faire simple. J’étais débranchée.
Tu fais partie intégrante du paysage du cinéma français, et en même temps tu sembles y occuper une place à part.
Tu te sens alignée avec ça ?
Oui, terriblement. Je crois que j’ai commencé à faire des films en ayant une chance immense : j’ai fait mon premier spectacle, Notes on the circus, et mon premier film, La Fille du 14 juillet, pratiquement au même moment (2013, ndlr). Ils ont eu, à un mois d’écart, la même visibilité, le même succès relatif, mais quand même. À partir de là, j’ai toujours eu cette double carrière de metteuse en scène, performeuse et interprète. Puis j’ai eu l’immense chance de tourner avec des réalisatrices et des réalisateurs avec qui je partageais des sujets, des visions du monde, comme Baya Kasmi, ou des esthétiques, comme Bertrand Mandico, Antonin Peretjatko, Thomas Salvador, Stéphan Castang, Sébastien Betbeder… Ça a structuré quelque chose. Ça a mis un visage, un style. C’est très rare d’arriver à le faire en cinq films. Comme Vincent Macaigne, je suis arrivée à un moment où il y avait une nouvelle vague de réalisa- trices et réalisateurs.
Tu peux faire un film avec Gilles Lellouche et, à côté, danser au rythme de Rebeka Warrior. Sur le papier, ce sont des mondes très différents, et pourtant chaque projet semble te correspondre.
Parfois, c’est un peu schizophrénique, c’est vrai, mais j’adore les aller-retours. J’adore les gares, les aéroports, les lieux de transit. Tu n’es ni vraiment ailleurs ni vraiment ici. Tu as la sensation de t’en- fuir de toutes les versions possibles de toi-même, tout le temps. Et j’aime bien ça. Ça a été dur au début. J’avais l’illégitimité comme moteur, parce qu’au début tout le monde disait : “Ah, mais vous jouez bien pour une performeuse.”
J’ADORE LES GARES, LES AÉROPORTS, LES LIEUX DE TRANSIT. TU AS LA SENSATION DE T’ENFUIR DE TOUTES LES VERSIONS POSSIBLES DE TOI-MÊME, TOUT LE TEMPS
Vimala Pons
Tu fais toujours beaucoup de sport ?
Oui. Les spectacles sont assez physiques, et puis j’ai fait beaucoup de sport de haut niveau, donc je suis addict. Ça fait du bien, c’est antidépresseur. C’est toujours bien de prendre des trucs anti- dépresseurs (rires).
Ce qui frappe, c’est que tu ne sembles jamais faire les choses à moitié : tennis, karaté, cirque, cinéma… À chaque fois,
il y a un vrai niveau d’exigence. Tu as besoin de pousser les choses jusqu’à l’extrême ?
On est pourtant toujours le mauvais de quelqu’un d’autre. Moi, je ne me vois pas du tout comme ça. Pour exceller, je pense qu’il ne faut faire qu’une seule chose. Donc je me vois plutôt comme spécialiste de plein de trucs que je ne sais pas faire.
Mais ton père avait aussi ce côté-là, non ? Une vie professionnelle plutôt romanesque…
Oui, il a été conseiller bancaire, il a vendu des tableaux, des faux tableaux. Il a aussi vendu, avant que ce ne soit la mode, des produits ménagers bio. Il a été aide- géomètre. Et après, il a été chasseur de têtes, dresseur de serpents, effectivement. Il a beaucoup changé de métier !
Tu as grandi en Inde et tu arrives en France à 7 ans. C’est un bouleversement ?
Oui, nous sommes arrivés en banlieue, à Colombes. Changement d’ambiance, de saison, de codes sociaux. J’étais hyper-active et c’est pour ça que mes parents m’ont inscrite à plein d’activités.
Pour que tu trouves ton truc ?
Je pense que c’était pour m’épuiser. Et finalement, ça a marché, puisque c’est l’art de l’épuisement que je pratique. Je n’avais jamais réalisé ! Je suis trop contente de ce que tu viens de me faire découvrir : l’art de l’épuisement.
Dans La Vénus électrique, il y a la voyance, l’imposture. Toi qui entretiens justement un rapport très physique à la scène, est-ce que tu penses que le faux peut faire surgir du vrai ?
Je pense que le mensonge est un remède émotionnel très fort. Et c’est pour ça que ce film est génial : c’est une mise en abyme de ce qu’est le cinéma même. Il y a l’incarnation, la catharsis, et cette émotion artificielle, l’émotion des actrices et acteurs qui peut être créée dans un contexte artificiel mais être vraie. Puis, comme elle est dans un contexte fictionnel, elle redevient artificielle, mais elle repasse dans le corps du spectateur et devient une vraie émotion. Je trouve ça passionnant.
Tu serais plutôt partisane du mensonge qui console que de la vérité qui blesse ?
Il y a quand même une grosse différence entre le mensonge, la fiction, la mythomanie, l’usurpation d’identité, l’arnaque… Moi, dans la vie, je dis la vérité aux gens que j’aime. Et j’espère qu’ils me la disent. J’essaie de le faire un maximum, mais j’ai compris que c’était assez égoïste, finalement. Parce que ça te soulage, mais est- ce que c’est à toi de te permettre de tout dire ? Je dirais que le remède de la fiction, à la différence du baratineur, du mythomane ou de l’affabulateur, c’est qu’il y a un pacte fictionnel établi avec le spectateur. On sait que ça commence. Il y a le générique. Même dans les jeux d’enfants, on dit : “On va dire que toi tu es…” Et ce truc- là, c’est très sain.
C’est un monde qui n’est pas toujours très accueillant avec les outsiders. Est-ce que certaines femmes ont aussi été des alliées importantes dans ton parcours ?
Oui, on en revient à la maison secondaire : tu fais souvent la fille que le garçon rencontre, dans des couples hétéros majoritairement. Donc j’ai beaucoup moins tourné avec des filles. Mais parmi les actrices avec qui je m’entends vraiment bien, il y a Ji-Min Park, clairement. Adèle Haenel aussi, même si je l’ai moins vue ces dernières années. J’ai aussi beaucoup d’amies réalisatrices. J’ai habité chez Agnès Jaoui, elle m’a appris énormément de choses. Elle m’a dépannée quand je n’avais plus de chez moi. Il y a aussi des cheffes déco, des cheffes op, des premières assistantes. Là, je dois tourner avec Hafsia Herzi, je suis contente, j’ai hâte de la rencontrer.
Il paraît que Michel Gondry t’a offert une ponceuse, en référence à ton patronyme, pour te convaincre de jouer dans son prochain film ?
Il m’a aussi offert un Tupperware avec dedans une mini-maison et une pince coupante où il y avait ses initiales, MG. Il m’a dit : “Vas-y, devine ce que c’est.” J’ai cru que c’était un rébus, je cherche, je cherche, je ne trouve pas. L’indice, c’était que ça avait un rapport avec les César. En fait, c’était “Villa Ma Pince”, parce qu’ils n’ont pas correctement prononcé mon nom aux César. Et la dernière fois qu’on s’est vus, il m’a offert un Kärcher, mais là il n’y avait aucun jeu de mots.
Tu tournes bientôt avec lui, alors ?
Oui, je vais faire le prochain Gondry, Les Petites peurs. Je vais aussi faire Une femme s’enfuit, d’Erwan Leduc, avec Hafsia Herzi, Swann Arlaud et Maud Wyler. Et le premier film de Clémence Poésy !
Tu prépares aussi un film autour du foot de rue ?
C’est l’histoire d’une jeune fille qui arrive à s’incruster dans les équipes de foot de rue. C’est un premier film, produit par la boîte qui a fait L’Histoire de Souleymane, ce qui est assez étonnant puisque le film est aussi co-produit par Netflix.
Est-ce qu’il y a des rôles que tu refuses ?
J’ai toujours fait ça ! Parfois, tu te demandes si tu as eu raison, mais j’ai dû disparaître pour m’affirmer en tant qu’autrice et pouvoir revenir. Je n’aurais pas pu y arriver sinon. C’est agréable, à 43 ans, d’être enracinée dans quelque chose qui était extrêmement important pour moi, pour pouvoir ensuite être actrice, s’abandonner à d’autres.
J’AI DÛ DISPARAÎTRE POUR M’AFFIRMER EN TANT QU’AUTRICE ET POUVOIR REVENIR. JE N’AURAIS PAS PU Y ARRIVER SINON
Tu prépares ton premier long métrage, c’est un projet que tu portes depuis longtemps ?
Depuis quatre ans, j’ai écrit deux longs métrages que je n’ai pas encore développés. Et là, en trois mois j’ai beaucoup écrit. Le film est là, mais je ne suis pas encore à même de le pitcher. J’ai rédigé en deux semaines et demie, d’un coup. C’est hyper agréable quand c’est nébuleux comme ça : tu culpabilises parce que tu n’avances pas et, d’un coup, ça se déclenche ! Ce qu’il reste à faire, c’est trouver les bons partenaires, parce qu’après il faut avoir envie de rester quatre ans avec ces gens. Il faut être sûre qu’ils veulent développer ce film, et pas une autre idée de ce film.
Tu as dédié ton César à “ce qu’il reste de joyeux en nous”. Qu’est-ce qui entretient cette part joyeuse chez toi ?
Je crois que c’est l’enthousiasme. Même quand il est simulé, je trouve que ça vaut le coup. C’est un peu comme les faux compliments : moi, je prends. Je prends l’énergie. Ça redonne de l’élan. J’ai réalisé que le bonheur, c’est une manipulation de soi-même. Tu sais que c’est faux, mais allez, on y va ! Après, il y a mes amis. Je n’ai pas de famille, je n’ai que mon père, qui est vraiment un pilier dans ma vie. C’est quelqu’un d’extrêmement important pour moi. C’est mon axe, c’est mon arbre.
Tu as perdu ta mère il y a dix ans, à un an d’intervalle avec celle de Catherine Cosme. Est-ce que le deuil a fabriqué des liens ?
Oui. Avec Catherine, ça a commencé de manière très banale. Une réalisatrice qui envoie un scénario à une actrice qu’elle ne connaît pas. Et puis ça a fini en déclaration d’amour. Parce que voilà, on avait une histoire commune. C’est une merveilleuse réalisatrice et une femme formidable. Mais c’est vrai que les amis, c’est la famille que tu choisis et j’ai vraiment eu la chance de rencontrer des per- sonnes exceptionnelles, comme Rebeka Warrior par le biais d’un deuil aussi, celui de sa petite amie Pauline, sur qui elle a écrit un livre (Toutes les vies, ndlr). Parfois, le deuil devient une force, parce que la joie, je crois que ce n’est pas une émotion. C’est presque une éthique, une énergie, plus qu’une émotion, qui nous permet de traverser des choses très difficiles. Et ce qui est génial, c’est que dans ma bande d’amis, tout le monde est ar- tiste, mais personne ne fait la même chose. Il y a des photographes, des sculpteurs, des DJ, des musiciennes, des chanteuses, des plasticiennes, des actrices… Les pratiques sont différentes, mais le cœur est le même. C’est joyeux.
LA JOIE, C’EST PRESQUE UNE ÉTHIQUE, UNE ÉNERGIE, PLUS QU’UNE ÉMOTION, QUI NOUS PERMET DE TRAVERSER DES CHOSES TRÈS DIFFICILES
À part les meubles, que reste-t-il à sauver selon toi ?
Il y a tellement de trucs à sauver… Le Groenland, par exemple ! J’ai trouvé très beau ce qu’a dit l’astronaute Christina Koch après la mission Artemis II autour de la Lune. Elle disait que, quand on regarde la Terre de là-haut, on se dit que “sur ce truc-là, il y a une équipe”. Mais une équipe qui ne s’entend pas du tout. Je trouvais ça beau, le mot équipe”. Je me suis dit : voilà comment on peut sauver la Terre. Mais il y en a qui jouent contre leur camp.
Quel est ton rapport à la résilience ?
Ça va être un peu cliché, mais je ne peux pas ne pas le dire : c’est porter. Pour moi, c’est probablement pour ça que je fais ce métier aussi. C’est un apprentissage, par le corps, d’une philosophie. Il y a là quelque chose de profondément inutile et profondément désespéré. On ne lutte pas contre la gravité. Et je crois que j’adore quand je sais que le combat est perdu. C’est la gravité dans tous les sens du terme. Porter, supporter aussi. L’image de la cariatide, je la trouve très belle. Lutter contre la gravité, c’est aussi une danse. Ce truc de l’équilibre et du déséquilibre est très fort chez moi, parce que ça parle de nos déséquilibres émotionnels, de comment vivre avec. Le corps, c’est cliché à dire, mais le corps ne ment pas. Quand tu passes par le corps, tu ne peux jamais oublier cette histoire d’équilibre et de déséquilibre. L’équilibre n’existe pas vraiment. C’est un rétablissement perpétuel du déséquilibre. Et si tu ne fais pas de ce rétablissement une danse plutôt qu’une lutte, tu passes ta vie à te demander : “Quand est-ce que je serai équilibrée !?” Tu ne l’es jamais. Et c’est là où c’est super de vieillir, ou plutôt de grandir, de maturer : tu comprends que ce qui fait mal, c’est l’espoir. L’espoir qu’un jour tout sera stable. Habiter l’instable, c’est peut-être ça, la résilience.









