×
Inspirée des châteaux de Chenonceau et Azay-le-Rideau, la Schwab House, édifiée entre 1902 et 1906 par Maurice Hébert dans l’Upper West Side de Manhattan, fut démolie en 1948

CHAMBORD SUR HUDSON

Par MATTHIAS DEBUREAUX

Le 28 mai 2026

Au tournant du XXᵉ siècle, une vogue éphémère fit surgir, en plein New York, de stupéfiants pastiches de châteaux Renaissance. Quand Manhattan ressemblait au Val de Loire.

Au printemps 1897, la romancière américaine Edith Wharton écrivait à une amie : “J’aimerais que les Vanderbilt cessent de pétrifier la culture à ce point. Ils sont retranchés dans une sorte de Thermopyles du mauvais goût, d’où apparemment aucune force terrestre ne saurait les déloger.” Pour mémoire, la fortune du magnat des chemins de fer Cornelius Vanderbilt dépassait 1 % du PNB américain, une proportion dont ni Elon Musk ni Jeff Bezos ne peuvent se prévaloir aujourd’hui. Avec John D. Rockefeller, Andrew Carnegie, J.P. Morgan et leurs héritiers, celui que l’on surnommait le “Commodore” appartenait à ce groupe d’hommes qui régnèrent sur l’industrie, la finance et les affaires entre 1865 et 1918. Philanthropes et tyrans, corsaires et maîtres chanteurs, ces monstres à deux têtes furent surnommés les “barons voleurs”. En plein triomphe du capitalisme sauvage, leurs méthodes n’avaient rien à envier à celles des anciens seigneurs féodaux. Mais ces nouveaux riches étaient le plus souvent méprisés par la vieille garde des Knickerbockers – ces familles américaines dont la lignée remontait aux premiers colons néerlandais ou britanniques, comme celle d’Edith Wharton.

LE STYLE “CHÂTEAUESQUE”

Pour résumer l’époque, Mark Twain forgea dans son roman éponyme l’expression Gilded Age (“âge doré”), afin de moquer le vernis brillant destiné à masquer la surface la plus vile des nouveaux millionnaires. Pour gagner du prestige dans les cercles de la haute société, ces parvenus criblèrent leurs salons de tableaux de Gainsborough, Van Dyck, Titien ou Rubens. Puis ils marièrent leurs rejetons à des jeunes filles de l’aristocratie européenne, surnommées les dollar princesses, tant l’argent américain servait parfois à restaurer la toiture des châteaux familiaux (ou y installer le chauffage central !). Bientôt, en plein centre-ville, ils édifièrent leurs propres châteaux, inspirés des demeures de la Renaissance française. Ils étaient pourvus de salles de bal, boiseries et cheminées anciennes, spectaculaires escaliers François Ier… et ascenseurs. Pour qualifier ces “éléphants blancs” de la Cinquième Avenue, on forgea même un terme architectural : le style “châteauesque”.

PHOTOS : LIBRARY OF CONGRESS