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Notre Salut

Stay Goldie

Par Laura Pertuy

CITIZENKANNES – JOUR 9

Pour la seconde année consécutive, CitizenK vous impose, en toute mauvaise humeur, une chronique quotidienne en direct du Festival de Cannes.

Ayé, on a la palme ! Tant mieux parce qu’on commençait à ne plus écrire bien droit tout autant qu’à se sentir égarée pour toujours dans une longue nuit dépourvue d’ivresse. D’ailleurs, le giornalisto glué à la salle de presse du 1er étage vient de s’échouer sur sa tablette pour un roupillon de bon aloi. Qu’il a l’air doux, ce sommeil bercé des clapotis (sic) de claviers tabassés en rythme par des types qui, au 9e jour, se croient encore forcés de nous prouver qu’ils existent. Mais revenons-en à nos moutons, qui ne présentent d’ailleurs aucune trace d’un quelconque syndrome du suiveur tellement le film qui devrait l’emporter cette année s’élève au-dessus d’une mêlée essoufflée au premier effort.

Expérience de cinéma totale, sise en 1940 mais animée d’une contemporanéité ardente, Notre salut d’Emmanuel Marre (son premier long en solo, après l’excellent Rien à foutre, réalisé avec Julie Lecoustre et présenté à la Semaine de la Critique en 2021) nous propulse au cœur des tractations pétainistes de la Seconde Guerre mondiale, auprès d’un homme ordinaire (immense Swann Arlaud) qui va connaître une putréfaction en règle, sans possible retour en arrière. C’est qu’ils sont bel et bien en marche, ces fonctionnaires puants, encrassés de haine, absents à la douleur qu’ils engendrent. Le cinéaste français, qui a lancé un simple et percutant « Plus jamais ça » avant la projection du film, regarde droit en face une partie de son histoire familiale, les lettres que s’échangent le couple de Notre salut reprenant mot pour mot l’archive épistolaire de ses grands-parents. Très en conscience de ce qu’il produit – jusqu’à laisser apparaître les coutures de la fabrication de cet objet fou (des perches dans le cadre, entre autres) –, Emmanuel Marre travaille un vocabulaire de cinéma fabuleusement déroutant (à la photographie, dans la langue très actuelle employée, au cadre…) qui nous prend entière dans son insidieuse mélodie.

L’épuisement est sur nous et, manifestement, sur Samuel Kircher qu’on vient de croiser chevelure dégoulinante rue d’Antibes, alerte comme jamais après une bonne nuit de sommeil réparatrice (non). On s’était pourtant nous aussi juré de ne pas mettre un seul doigt de nez au Vertigo, ce club maléfique où les convives peuvent t’envoyer des kilomètres de fumée à la gueule en toute détente. Eh ouais, y’a pas que Gilles Lellouche qui peut se la jouer réac’ ici-bas. Quoi que le terme est galvaudé, navrée. Car quelle masterclass nous aura offert l’acteur en conférence de presse pour Moulin de László Nemes ! Interrogé par un journaliste sur l’importance de « combattre résolument le Rassemblement national et de soutenir la France insoumise, son programme étant inspiré du Conseil national de la Résistance », ce parangon de courage, ce grand défenseur des opprimé·e·s, n’a pas souhaité s’exprimer. Ça va, pas trop la honte sur 14 générations, le Gillou ? La perfection au masculin, décidément.

On pourrait aussi vous parler des deux films aimés hier – Adieu, monde cruel de Félix de Givry (à la Semaine) et Les Éléphants dans la brume d’Abinash Bikram Shah, premier film népalais à être présenté en Sélection officielle – mais tenaillée par la faim, on rêve du wrap bien moite de la cafet’ du Film Market pour dissiper les tensions qui se jouent en interne. Faut dire qu’on a ptet un peu forcé sur les Goldies, ces amours de cocktail élaborés par Combat, élégant bar de Belleville où s’évapore habituellement en deux verres le montant d’une pige replète, ici copieusement offerts sur la plage Cartel / Rado pour fêter le nouveau film de Christophe Honoré, Mariage au goût d’orange. Pas vu car on n’avait pas saisi qu’en ce 48e jour de projections, il fallait encore donner du temps de cervelle à une quelconque image qui ne réfléchisse pas le besoin impérieux de ne plus respirer le même air que la bande à Lellouche et compagnie.