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By Kilian - Liquors

AVEC KILIAN PARIS, L’HÉRITAGE HENNESSY S’ATTARDE SUR LA PEAU

Par LEONARDO PETRINI

CitizenK a rencontré le fondateur de la Maison de parfums Kilian Paris pour parler notes de fond, souvenirs d’enfance dans les caves Hennessy, flacons trompe-l’œil et voyages au Japon.

Un bar olfactif peut-il exister sans alcool ? C’est la question que s’est posée Kilian Hennessy, maître parfumeur et fondateur de la marque de parfums Kilian Paris, lorsqu’il a imaginé ses points de vente physiques. Réponse : non. Ou alors oui, mais ce ne serait pas un bar très amusant. De cette réflexion est née la collection Les liqueurs, qui se compose aujourd’hui de sept fragrances.

Parmi elles, l’Angels’ Share, lancé en 2020 et désormais référence phare de la maison aux côtés des iconiques Love, don’t be shy et Good girl gone bad, cherche à recréer la composition d’un cognac parfait avec un accord d’essence de cognac, d’absolue de fève tonka et d’absolue de chêne. Lancée en février 2026, sa nouvelle déclinaison Angels’ Share on the rocks vient ajouter à ce mélange intense et voluptueux une pointe de fraîcheur avec des zestes de bergamote et de pamplemousse, des aldéhydes fusants et la pureté aquatique de la calone en notes de tête. Le rendu ? Plus qu’un parfum, un cognac servi bien glacé. Un nouvel hommage de Kilian, héritier de la huitième génération du savoir-faire de la famille Hennessy dans la fabrication du cognac, à son héritage.

Pouvez-vous nous parler de la nouvelle version de l’Angels’ Share ?

L’Angels’ Share on the Rocks naît de mon habitude de boire du cognac on the rocks. J’ai donc naturellement pensé à ajouter des agrumes pour la fraîcheur, mais il me fallait aussi quelque chose pour obtenir ce côté glacé. Je me suis alors souvenu d’une réflexion d’Ernest Beau, qui disait avoir abondamment utilisé les aldéhydes pour obtenir l’effet abstrait voulu par Gabrielle Chanel pour l’iconique N°5. C’est à ce moment-là que le parfum a vraiment pris forme.

D’ailleurs, pourquoi le nom Angels’ Share ?

Tout le monde ne sait pas que, dans le monde des spiritueux, la “part des anges” désigne les vapeurs qui s’échappent des chais lors du vieillissement d’un alcool dans un fût et s’élèvent vers le ciel, se rapprochant des anges en quelque sorte – c’est ce qu’on raconte aux enfants lors des visites dans les caves. Il me semblait donc naturel de l’appeler ainsi.

La collection Angels’ Share est votre création la plus personnelle. Y a-t-il un souvenir d’enfance qui a inspiré, quelque part, cette collection ?

Ce sont forcément les moments passés dans les caves Hennessy à Cognac avec mon grand-père, quand j’étais enfant. C’est de ces souvenirs olfactifs qu’est née l’idée de reproduire une sorte de fantasme de l’alcool dans un parfum. Mais c’était un travail sur un fil tendu, parce que personne ne veut sentir l’alcool pur et simple.

Y a-t-il un parfum de cette collection que vous considérez sous-côté, et pourquoi ?

Évidemment, c’est comme avec les enfants, on les aime tous. Mais si je devais en choisir un, ce serait l’Old Fashioned, une fragrance conçue autour du whisky, que j’apprécie beaucoup. En parfumerie, il n’existe pas de véritables notes de whisky, il y a plusieurs façons de s’en approcher, mais ici nous avons un accord que je trouve particulièrement réussi.

Pour cette collection, vous avez imaginé des flacons trompe-l’œil qui rappellent les verres à cocktails des bars Art déco, gravés de l’emblématique “K”. Il me semble que vous portez une attention particulière au flacon. Pourquoi ?

Le flacon est l’un des éléments les plus importants d’un parfum, car c’est avant tout une expression visuelle. Flacon, jus et nom constituent un trio essentiel pour moi. Mais je ne suis évidemment pas le seul. Par exemple, Jacques Guerlain a conçu le flacon de son L’Heure Bleue à partir de son amour pour Paris et ce moment de la journée “où le soleil s’est couché, mais où la nuit n’est pas encore tombée”. Chez Kilian Paris, il s’agit de créer des objets contemporains en lien avec les thématiques véhiculées.

Depuis plusieurs années, il me semble que l’on assiste à une montée en puissance des notes gourmandes en parfumerie. La collection “Les Liqueurs”, d’ailleurs, avec l’emploi de notes telles que le cognac, la fève tonka ou encore le brandy, me paraît le confirmer. Êtes-vous d’accord ?

Pour être honnête, je trouve que la gourmandise est centrale en parfumerie depuis ses débuts. Dans Shalimar de Guerlain, par exemple, on retrouve déjà la vanille. Mais disons qu’à partir d‘Angel de Mugler, cette tendance a grandi de plus en plus. Ce qui a accéléré cette montée en puissance, ce sont peut-être les avancées technologiques et la demande du marché américain, qui ont favorisé l’emploi de l’éthyl maltol (une molécule de synthèse à l’odeur sucrée, ndlr). Mais ce que j’observe, c’est plutôt un glissement de la sucrerie vers un univers de dégustation qui tend vers le salé.

Que révèle cela de l’évolution des goûts du public et de ceux des professionnels du secteur ?

Je suis mitigé. J’ai l’impression de voir une impulsion plus marquée vers des notes plus faciles à appréhender pour un public plus large. En même temps, ma thèse perd de sa force quand je regarde les références des grands succès, qui jouent pourtant sur des compositions complexes. Cela dit, j’avoue que les tendances ne m’intéressent pas vraiment. Je n’ai même pas envie de trop les étudier, car elles pourraient inévitablement influencer le processus créatif, et je ne veux pas cela. Ce que je veux, c’est donner vie à quelque chose qu’on ne sent nulle part ailleurs. 

Pouvez-vous nous parler de vos prochains projets ?

Nous venons de lancer Her Majesty, le premier Chypré de la maison Kilian Paris, inspiré de mon voyage au Japon. L’idée m’est venue lorsque j’étais à Kyoto, dans le cadre pittoresque de la Promenade des philosophes. J’y ai été foudroyé par le spectacle du vent faisant tomber des pétales de fleurs de sakura. C’est une vision saisissante, on a l’impression qu’il neige au printemps. J’ai ainsi imaginé cet accord chypré particulier, composé d’agrumes et de fleurs, sur un fond résolument boisé.