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Sophy-Rickett_Pissing-Women-Vauxhall-Bridge-1995

LE GANG DES ONDINES

Par JUDITH PRIGENT

Il y a trente ans, de jeunes working women souillaient nuitamment les trottoirs de la City de Londres en toute impunité. Retour sur une série d’attentats à la vessie.

New York 1938, un flash crépite dans la nuit. Une quinzaine d’hommes, flics et curieux, grouillent comme un amas d’insectes autour de la dépouille d’un malfrat chapeauté. Le gros type qui lève habilement son Speed Graphic, c’est Arthur “Weegee” Miller. Le photojournaliste est arrivé le premier, il écoute la fréquence de la police sur la radio de sa Chevrolet pour se ruer sur les scènes de crime avant qu’elles ne soient souillées, puis les immortalise. La pluie exhale les vapeurs de fluides, le sang cuivré se mêle au pétrichor, à la sueur de ceux qui s’activent et à celle, glacée, de la dernière terreur du macchabée. Quelques heures plus tard, les clichés mouilleront dans des bacs de liquides incompressibles, et l’asphalte gris révélera le trou béant de la mort.

Londres 1995, ce n’est pas le sang qui tache les dalles de la City, pourtant les mêmes auréoles, noires sur sombre, témoignent de l’exécution d’un méfait. Autre liquide, autre odeur : celle de l’urine de jeunes working women sérieusement toilettées qui soulèvent leurs jupes-crayons pour expédier un jet précis, ruisselant sur le bitume. Le travail de Sophy Rickett, qui, au premier regard, peut rappeler certaines images d’Helmut Newton, est autrement dangereux. Plus proche de la voracité violente de Weegee que de l’élégance sexuelle du photographe de mode, la série de photos Pissing Women, réunie dans l’ouvrage éponyme paru cette année aux éditions Cheerio, est une réflexion féministe sur les attributs du pouvoir dans l’Angleterre de la fin du siècle dernier.

*Cet article est issu de notre numéro d’hiver 2025. Pour ne manquer aucun numéro, vous pouvez également vous abonner.*